« C’est parce que vous êtiez là ! » et c’est avec ces mots que Nadia Vadori-Gauthier a choisi de clôturer trois jours de pratique, comme un rappel ou une synthèse de ce qui fonde sa recherche : la danse, comme toute chose, s'inscrit dans son environnement. Tout est relié pour peu qu’on soit disponible à se laisser traverser.

Au fond, qu’avons-nous pratiqué pendant trois jours ?
« Imaginez un étang. Dedans, des petits poissons. Si tu plonges ta main vigoureusement pour les toucher, ils vont s’enfuir. Par contre, si tu glisses ta main sous l’eau délicatement et que tu attends quelques instants, ils vont venir te chatouiller. » C’est une des nombreuses métaphores partagées par Nadia, lors de ce stage de trois jours à Anderlecht. Elle invite à être « sous le tonus ». Pour elle, cela signifie d’être à l’écoute de ce qu’on ne sait pas et qui nous informe. Informer, au sens étymologique, c’est-à-dire que cette écoute génère une forme, en l'occurrence une forme du corps ou, plus précisément, une chorégraphie, une écriture du mouvement.
« Tu écoutes. Tu sens ce que tu sens. Tu le transmets dans ton corps. Tu ne réfléchis pas. Tu le danses. Tu le traces dans l’espace. Tu fais ton job. Tu donnes à voir ce que tu perçois. Après les gens en feront ce qu’ils veulent, ce n’est pas ton histoire. Il faut adoucir l’intention pour écouter, recevoir, être touché… » En quelques mots, voilà qu’est définie sa méthode, le corps « sismographe » du nom de cet instrument qui dessine en temps réel les vibrations de la terre. Pour inscrire ce mouvement dans le corps, Nadia propose une méthode en trois étapes : 1° percevoir une sensation interne et/ou un élément de l’environnement, 2° valider la perception, sans se demander si c’est bien, 3° danser pour rendre visible ces perceptions.
Ainsi, l’artiste est un canal. Son corps exécute une danse nourrie par la perception, sans pour autant en devenir le jouet. Il y a toujours deux choix conscients. D’abord, choisir d’y aller, de se lancer, ou pas, ou plus tard. Ensuite, en conscience de son état du moment, décider du pourcentage auquel on va s’y investir. “On canalise les forces, si et seulement si on veut bien, quand et seulement quand on veut bien.” Nadia se réfère ainsi à Spinoza qui distingue les émotions positives, qui augmentent la puissance propre, des émotions négatives qui les diminuent.

En quoi cette démarche est-elle engagée ?
Sous sa pratique, il y a un principe éthique de Gilbert Simondon : « L’intériorité est toujours corrélative à une extériorité. » En somme, deux conditions doivent être remplies : il faut que ce soit bon pour le danseur (sismographe) et pour le monde. Sa pratique part ainsi de la relation entre soi et l’environnement. Sa danse est un signe de cette relation. Dans un monde fondé sur l’exploitation des ressources et la séparation des vivants qui renforce une forme d’individualisme, cette pratique invite à recréer un rhizome depuis les sensibilités singulières de chaque corps. Toute expérience est irréductible et sans commune mesure. En effet, le ressenti ou la perception sensible sont intrinsèquement subjectives et ne peuvent en aucun cas être contestées. L’expérience est forcément singulière. Elle s’actualise au sein d’un collectif. Elle recrée un lien. En quelque sorte, c’est une forme de résistance minoritaire, face à une oppression majoritaire.
On revient à l’idée du « sous le tonus ». L’enjeu, n’est pas de revendiquer, de se montrer, de frapper les esprits… Non ! L’objectif est de tisser des liens, d’investir les interstices, avec la même douceur que celle qu’on a pour un enfant, avec le même soin que celui qu’on met à accueillir une amitié à laquelle on tient. Bref, il est question d’amour aussi, pas de mièvrerie, mais plutôt d’un choix assumé d’incarner la résonance avec l’Autre, comme un élément de notre environnement dont on a envie de prendre soin.
L’éthique du « care » n’est pas loin. Le rôle de l’artiste n’est pas de briller, mais plutôt de révéler, de donner à voir, de changer de regard, d’amener la poésie, d’offrir une reliance… « Parfois, involontairement, on veut bien faire. On se demande si c’est juste. On doute. » Dans ce cas, le mouvement n’est pas offert. Quelque part, l’esprit coupe le flux et la générosité n’est pas au rendez-vous. « Oui, mais, quand tu es artiste, tu cherches quand même à t’adresser au public, non ? » Nadia répond, très simplement, que la responsabilité de l’artiste est de produire, mais que la réception lui échappe. Le corps sismographe est un instrument, il ne fait que rendre visible ce qu’il perçoit. C’est son engagement pour le monde : le révéler depuis un point de vue singulier.
Face au capitalisme et au consumérisme qui cherchent à normaliser les corps, Nadia refuse que celui-ci soit l'objet d’une quelconque évaluation. « C’est par moi que quelque chose se partage. Je ne suis que le canal. » Pour apprivoiser une relation, elle propose d’ailleurs d’éviter la relation frontale à laquelle nous a habitués le classique rapport entre scène et salle. Son travail s’incarne dans des lieux qui ne sont pas dédiés au spectacle : une rue, un appartement, une baignoire, un parc… Elle propose d’approcher l’autre par le plan horizontal, de prendre le temps de l’apprivoiser, de le laisser nous toucher, à la manière des poissons de l’étang.

Quelle conclusion pour ce projet ?
Pour clôturer le stage, le groupe est invité à partager une expérience à des proches complices, d’abord à l’intérieur, dans le studio, puis à l’extérieur, dans le jardin partagé (et privé) de la copropriété. Cet espace avait déjà été investi la veille. Le groupe s’était mis à l’écoute du lieu, proposant des gestes en résonance avec les perceptions singulières de chacun·e : l’une s’inspirant des chants d’oiseaux, l’autre se jouant de la lumière, la troisième se prenant de fascination pour une coccinelle… Le calme du lieu avait permis une observation tranquille et beaucoup de liberté.
Le lendemain, le dernier jour, celui de la présentation, plusieurs fêtes sont organisées dans cet espace. Le soleil, le barbecue et la musique sont au rendez-vous. Sur le temps de midi, nous avons vérifié que notre présence ne gênerait pas. « Nous voudrions investir ce lieu, mais continuez à faire ce que vous faites. Nous ne voulons pas vous gêner. Nous voulons simplement profiter de cet espace pour cohabiter. » Le ton était joyeux. La fête n’en serait que meilleure.
C’était sans compter sur les « invisibles ». En plein milieu de la présentation, une dame s’avance, visiblement fort énervée. Elle est une représentante de la copropriété. Ce qui se passe n’est pas prévu. Elle parle d’une procédure de demande d’autorisation. Nous répondons avec douceur que nous avons discuté avec les familles qui font la fête, que des liens se créent, que l’ambiance est bonne… Puis, comme prévu, rapidement, nous mettons fin à la présentation et nous rentrons à l’intérieur, non sans remercier les familles qui nous ont accueilli et avec qui, mine de rien, plusieurs personnes du groupe ont tissé des liens sensibles et éphémères par la danse.
De retour au studio, à l’intérieur, un cercle de parole s’installe. Que faut-il retenir de l’expérience et du stage de façon plus générale ? Avec beaucoup d’émotions, une personne du public évoque son bouleversement en entrant dans le studio. Elle a ressenti une énergie apaisante, collective et presque spirituelle. Elle évoque un souvenir similaire, à la manière de Proust avec sa Madeleine, au Sacré-Coeur de Paris. Quant au dehors, une des participantes évoque le principe de l’impermanence du réel. La conclusion est magnifique. Puisque l’environnement n’est pas figé, comment s’y adapter, sans pour autant perdre son objectif ? Si l’objectif est de résonner dans l’instant, il faut faire “avec” le vivant. Le “corps sismographe” résonne, partout, tout le temps… même si, évidemment, il a toujours le choix de s’enfuir. Est-ce bon pour moi ? Est-ce bon pour le monde ? Alors, je reste. Sinon, je pars. La “corps sismographe” ne peut pas se départir de son éthique !

Pour aller plus loin :
Ses deux sites internet :
https://www.uneminutededanseparjour.com/
https://www.leprixdelessence.net/formation/corps-sismographe/
Sa page instagram : https://www.instagram.com/oneminuteofdanceaday/
Son livre : “Une minute de danse par jour, 2015-2025 : Dix ans d'une œuvre pour notre temps.” Nadia VADORI-GAUTHIER, éd. Les presses du réel, coll. Gestes, 2025
Remerciements
Les photographies reprises dans cet article sont l’œuvre de Catherine Lemaître que nous remercions vivement pour son travail bénévole. De même, notre immense gratitude à Ana Stegnar qui a organisé ce stage. Merci aussi à l'équipe de "The Faculty" qui nous a fait confiance en mettant son lieu, magnifique, à disposition.